Jour 95 – Renouer avec la correspondance papier

Aujourd’hui, nous communiquons beaucoup de manière électronique : des courriels, des sms, des messages via Whatsapp ou Messenger. On échange des photos instantanément depuis notre téléphone, on glisse des petits mots rapides, des smileys, et on attend une réponse rapide, d’autant que les applications nous avertissent lorsque notre interlocuteur a lu notre message. C’est rapide et pratique.

Or, je suis parfois mal à l’aise avec l’instantanéité de ces messages. Je sais que la personne qui m’écrit s’attend à ce que je réponde rapidement. On n’a plus le temps d’attendre, d’espérer. Alors certes, c’est un super système lorsque l’on a besoin d’une information immédiate, comme lorsqu’on est perdu en cherchant à retrouver la personne, ou que l’on est dans une organisation commune pour un événement imminent. Je suis la première à le reconnaître. Mais il y a quelques jours, en discutant avec des personnes bien plus jeunes que moi, j’ai réalisé quelque chose : certaines d’entre elles n’avaient jamais entretenu de correspondance épistolaire. Jamais. Elles n’y avaient même jamais pensé. Et lorsque je parlais de mes correspondances d’adolescente, je sentais bien qu’à leurs yeux, j’étais une sorte de dinosaure. Un dinosaure attachant, peut-être, avec son côté old school et ses pratiques d’un autre temps. Mais un dinosaure quand même.

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Du plaisir d’écrire des lettres

Je n’ai jamais réussi, dans cette conversation, à leur expliquer vraiment mon attachement pour ces lettres échangées. Je me souviens du soin mis à les écrire, du parfum vaporisé, des petites images ou photos glissées dans l’enveloppe, du moment où l’on la scellait et où on allait la poster. Des petits dessins, de la recherche d’originalité, du besoin de trouver le bon mot pour exprimer ce que l’on pensait à cause de l’impossibilité de préciser sa pensée avant la prochaine lettre. Du choix du stylo, de l’écriture que l’on s’appliquait à rendre lisible, du moment où on embrassait l’enveloppe avant de la glisser dans la boîte aux lettres.

Je me souviens aussi de cette urgence, parfois, à raconter un premier baiser ou une aventure extraordinaire (et Dieu sait qu’elles étaient nombreuses, ces aventures, lorsqu’on avait 15 ans !). De cette phrase glissée à la fin : « et toi, raconte-moi ! Que se passe-t-il de ton côté ? ». De cette envie de garder un lien pendant les deux longs mois d’été avec les amies qui partageaient habituellement le quotidien dans les cours de récréation.

Il y avait le choix du papier, parfois juste ligné, parfois du papier à lettres choisi avec soin (dans mes souvenirs épistolaires trône en bonne place ce fameux bloc de correspondance Diddl, acheté en voyage scolaire, qui m’a permis d’échanger avec enthousiasme des lettres décorées de la frimousse de cette petite souris malicieuse), plié précautionneusement juste à la bonne taille pour l’enveloppe. Le goût caractéristique sur la langue de la colle du timbre au moment de l’apposer…

Et ces adresses aussi, échangées à la fin des vacances avec ceux rencontrés, avec cette promesse renouvelée à chaque fois de s’écrire, de garder contact et de prolonger cette relation éphémère, même si bien souvent le lien se distendait peu à peu lorsque l’année scolaire recommençait.

… et de celui, immense, d’en recevoir à son tour

Et puis, un jour, souvent plusieurs semaines après, la réponse tant attendue, enfin. L’enveloppe qui arrive dans la boîte aux lettres, bien scellée, porteuse, on le sait déjà, de nouvelles et de confidences. On a maudit l’attente, mais elle nous a permis d’anticiper, de laisser monter la fébrilité, d’imaginer notre lettre qui voyageait, notre correspondant qui la découvrait et à son tour, prenait un moment pour y répondre. Le soin parfois mis dans cette enveloppe. Je me souviens de la découverte d’enveloppes artisanales, fabriquées à partir de pages de magasines, porteuses de beaux dessins ou de photos enchanteresses.

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On s’isolait pour l’ouvrir, loin du regard parental, dans une petite bulle que l’adolescence rendait encore plus précieuse et impénétrable. L’enveloppe à peine ouverte, la lettre apparaît, porteuse parfois de petites surprises, des petits confettis qui tombent du pli du papier, l’odeur caractéristique de notre correspondant, une photo. Et tout un monde qui s’ouvre, les yeux qui parcourent avidement les lignes, l’imagination qui travaille, un coin du cerveau qui cherche déjà la réponse, qui élabore les questions qui demanderont des précisions, qui supplieront pour plus de détails.

Et ce plaisir égoïste, sans cesse renouvelé, de penser que notre correspondant a pris le temps de nous écrire, qu’il a tenu entre ses mains le même papier que celui qui nous arrive aujourd’hui.

La correspondance écrite comme un lien physique

Parce que c’est finalement ça la correspondance papier : un lien physique. Un objet concret que l’on tient, que l’on garde, que l’on dépose dans une jolie boîte, que l’on peut relire à l’envi. C’est devenu plus difficile avec les sms : difficile souvent de retrouver un sms échangé il y a plusieurs mois, dans cette longue liste que nous peinons à faire défiler sur nos écrans. Ne sont-elles pas infiniment plus romantiques, ces piles de lettres retenus par un joli ruban et qui témoignent d’une relation passée, qui renferment mille et un secrets partagés ?

Ce lien physique s’est construit, et il s’est construit avec de l’engagement. On a pris le temps. Il n’était pas question de glisser un « salut, comment tu vas ? » en marchant sur le chemin du travail. Non. On s’installait à sa table ou avec son bloc de correspondance et on prenait le temps. On s’engageait, dans son emploi du temps, pour maintenir le lien avec l’autre. On s’impliquait.

Épistolaire VS numérique ?

Je n’oppose pas vraiment ces correspondances épistolaires avec nos échanges numériques frénétiques. Finalement, ils remplissent deux fonctions distinctes. Mais il y a peu, lorsque j’ai commencé à parrainer une petite fille et que je lui ai écrit une lettre pour me présenter à elle, j’ai réalisé à quel point j’aurais détesté que l’échange soit instantané. Dans l’attente de sa réponse, qui prend plusieurs mois, j’imagine, je fais en pensées le trajet de ma lettre et je construis sa réaction en la recevant. J’ouvre ma boîte aux lettres en rentrant chez moi le cœur un peu battant, un peu papillonnant, dans l’espoir d’y trouver sa réponse.

Alors si dans le quotidien, je salue la praticité de l’échange numérique qui permet d’écrire une pensée, un blague, une information courte et urgente, j’aimerais donner à l’échange de lettres un peu plus de place dans ma vie. Renouer avec cette tradition et reconstituer des piles de lettres, à nouveau. Retrouver la fébrilité de l’attente et le soin apporté à ce que j’écris. Reconstruire des relations plus douces, plus lentes, plus physiques avec la correspondance. Et laisser le papier emporter un peu de moi à chaque fois, pour me reconstruire avec le partage de la réponse.

 

Et toi, entretiens-tu encore des correspondances papier ? As-tu des souvenirs adolescents de ces lettres un peu magiques ?

 

 

 

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